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Conduire des funérailles — Annexe

Face à la souffrance

Avant d'accompagner un deuil, il faut savoir ce qu'on croit de la douleur. Sinon, on récite des explications qui consolent celui qui parle — et qui écrasent celui qui souffre.

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En un coup d'œil

Former — pourquoi nous souffrons

Roberto Badenas, théologien adventiste, ouvre Face à la douleur par un constat que tout pasteur devrait avoir sous les yeux : la souffrance est un ennemi omniprésent. « Depuis Adam jusqu'au dernier nouveau-né, et depuis Job et Jésus jusqu'au soldat le plus inconnu de la guerre la plus oubliée, nous portons tous l'ombre de la douleur collée à la nôtre. » Nul n'est à l'abri, si bien qu'il programme sa vie.

Les causes réelles — aucune n'est un décret divin

  1. Parce que nous sommes humains : notre corps est sensible, vulnérable, mortel. Nous nous blessons, nous tombons malades, nous vieillissons.
  2. Parce que nous sommes libres : capables de choix douloureux et de risques qui font mal.
  3. Parce que nous sommes intelligents : conscients de notre condition — et très capables d'utiliser cette intelligence pour faire souffrir.
  4. Parce que notre propre méchanceté fait des ravages, individuellement et collectivement.
  5. Parce que nous n'agissons pas toujours avec sagesse : une grande part de nos maux vient de nos propres sottises.
  6. Parce que nous vivons en société : le mal des uns retombe sur les autres.

Regarde bien cette liste. Pas une seule de ces causes n'est un projet de Dieu. Elles décrivent un monde brisé, une liberté réelle, une chair mortelle. C'est là toute la différence entre Dieu a voulu cela et Dieu est entré là-dedans.

« La douleur peut être inévitable, mais notre sentiment de misère est, dans une certaine mesure, optionnel. » — R. Badenas, Frente al dolor

Pourquoi Dieu n'est pas l'auteur de ta douleur

C'est la phrase la plus importante que tu aies à tenir. Il faut pouvoir la défendre. John C. Peckham, professeur de théologie et de philosophie chrétienne à Andrews University, lui donne son fondement dans The Love of God: A Canonical Model.

Le modèle qu'on refuse

Peckham l'appelle le modèle transcendant-volontariste — héritier de Luther et de Calvin. Sa signature : la volonté de Dieu est « unilatéralement déterminante, irrésistible et pleinement efficace ». Tout ce qui arrive arrive parce que Dieu l'a décrété. Dans ce système, Dieu est l'auteur du cancer de ton enfant. On peut l'habiller de mots pieux ; la conclusion ne bouge pas.

Ce que le canon dit à la place

1. Dieu est affecté. En Genèse 6.6-7, Dieu est « profondément affligé dans son cœur » à cause du mal des hommes. Peckham établit que les émotions négatives de Dieu sont toujours une réponse au mal — jamais son origine. On ne s'afflige pas de ce qu'on a décrété. Dieu n'est ni impassible ni indifférent.

2. Son amour précède, mais n'écrase pas. Peckham parle d'un amour pré-conditionnel (foreconditional) : Dieu aime le premier, avant tout mérite, et c'est son amour qui rend notre réponse possible (Jr 31.3 ; 1 Jn 4.19). Mais cet amour est réciproque : il peut être reçu — ou refusé. La liberté humaine est réelle. Et une liberté réelle est précisément ce qui permet au mal d'exister sans que Dieu en soit l'auteur.

« God wills and works to save every human. God does not desire that any perish. » — J. C. Peckham (Jn 3.16 ; 12.32 ; 1 Jn 2.2)

Voilà ta réponse au chevet, quand quelqu'un demande : « Pourquoi Dieu a-t-il permis ça ? » Non pas une théorie — mais l'assurance que Dieu ne l'a pas voulu, et qu'Il en est affligé avant même que tu n'y sois arrivé.

Ne le transforme pas en Dieu impuissant. Peckham refuse aussi l'excès inverse — un Dieu qui souffrirait éternellement, ce qui reviendrait à « éterniser le mal ». Dieu reste tout-puissant. Ce qui est limité, ce n'est pas sa puissance — c'est ce qu'il peut faire sans se renier.

Pourquoi Dieu n'a pas empêché ça — la réponse la plus honnête que tu puisses donner

Peckham consacre un second livre à cette seule question : Theodicy of Love (2018). Ce qui suit est ce qu'un pasteur peut en tirer au chevet. C'est peu. Et c'est énorme.

1. Le litige porte sur le caractère de Dieu — et il ne se règle pas par la force

Le mal se déroule dans un conflit cosmique : une accusation portée contre le caractère de Dieu, qui « ne peut pas être tranchée par la seule puissance ». Écraser l'accusateur ne prouverait rien — sinon que Dieu est le plus fort. Or ce n'est pas la question posée.

2. Les « règles d'engagement »

Peckham montre que Dieu agit à l'intérieur de règles d'engagement de nature d'alliance — un accord bilatéral, négocié, et « loin d'être idéal », que Dieu ne peut pas modifier unilatéralement. Parce que Dieu ne ment pas (Tt 1.2) et ne rompt pas ses promesses (Hé 6.18), ce qu'il a promis le lie.

Conséquence, et lis-la deux fois : sa puissance n'est pas diminuée — sa liberté d'action l'est. « Il peut y avoir des choses que Dieu ne peut moralement pas faire, alors même qu'il voudrait les faire. »

3. La phrase qui te libère

« Nous n'avons pas à affirmer qu'il y a quelque chose de bon dans chaque mal que Dieu n'empêche pas. Il se peut que Dieu désire ardemment empêcher ce mal, et qu'il ne le puisse moralement pas, étant donné les règles d'engagement. » — J. C. Peckham, Theodicy of Love

Tu n'as jamais à dire « il y a un bien caché là-dedans ». Un théologien adventiste te dit que ce n'est pas requis. Et il ajoute : « nous ne sommes pas dans le secret des règles d'engagement » — donc nous ne sommes pas en position de savoir, dans ce cas précis, pourquoi Dieu n'est pas intervenu.

Ce que tu peux dire, et qui est vrai : Dieu n'a pas voulu cela. Il se peut qu'il ait ardemment désiré l'empêcher. Et il ne s'y est pas résigné : il vient détruire la mort.

4. Les amis de Job — ton portrait craché si tu expliques

Dans Job, c'est le satan, pas Dieu, qui frappe (Jb 1.12 ; 2.7). Et le livre falsifie la théologie de la rétribution — celle des amis. Peckham insiste : les amis de Job étaient « si sûrs d'eux, et pourtant dans l'erreur ». À la fin, c'est eux que Dieu reprend, pas Job.

« Pourquoi parles-tu tant, quand tu sais si peu ? » — Job 38.2

Fais-en ta règle de visite. Le consolateur qui explique n'est pas neutre : il rejoue le rôle des amis de Job.

5. Le mal est vaincu — pas encore détruit

C'est le titre du chapitre 5 de Peckham, et c'est ta prédication au cimetière. La croix a vaincu le mal ; la résurrection le détruira. Entre les deux, il y a le trou que tu es en train de regarder. Ne prétends pas qu'il n'existe pas. Dis qu'il ne durera pas (1 Co 15.26).

Comprendre — ce que la douleur fait à la personne

Elle vole les mots. « La douleur ne nous enferme pas seulement dans un sentiment d'impuissance : elle nous laisse souvent sans paroles. Et ce silence ajoute à notre affliction le poids de la solitude. » Celui qui se tait ne refuse pas de parler — il n'a plus de langue.

Le mythe du droit au bonheur. Notre société a persuadé chacun qu'il devrait être heureux. Conséquence : celui qui souffre se croit anormal, ou fautif. À la douleur s'ajoute la honte de l'éprouver.

Et souviens-toi : ne pas souffrir ne signifie pas être heureux. Badenas le note avec une lucidité rare — on peut éviter beaucoup d'afflictions et se sentir tout de même misérable.

Les explications qui ne tiennent pas

C'est le chapitre le plus utile de Badenas pour un pasteur — et le plus sévère.

« Notre mentalité magique se refuse à accepter le hasard. » — R. Badenas

Après une catastrophe, on raconte ceux qui auraient dû être là et qui n'y étaient pas : « Dieu les a protégés. » Mais on oublie ceux qui n'auraient pas dû être là et qui y étaient — une panne de voiture, un rendez-vous médical. Pourquoi, dans le même accident, les uns meurent, d'autres sont blessés, d'autres sortent indemnes ? Presque toujours, nous n'en savons rien. Alors nous inventons : « ce n'était pas son heure », « c'était son destin », « cela devait lui arriver ».

Ces phrases ne consolent pas. Elles rassurent celui qui les prononce — parce qu'il ne supporte pas le vide de l'explication. Et elles écrasent celui qui souffre, à qui l'on vient d'annoncer que sa perte était voulue.

Le cas de María. Badenas raconte : une amie, jeune, un cancer de la gorge. Sa famille assurait que si tous priaient, elle guérirait. Ils furent nombreux à prier — mari, enfants, parents, amis — avec toute la sincérité et toute la foi dont ils étaient capables. María mourut en quelques semaines. Les siens furent si profondément blessés qu'ils faillirent perdre la foi.

La leçon : promettre la guérison contre la foi, c'est préparer l'effondrement. Ne fais jamais dépendre un miracle de la quantité de foi d'une famille — tu leur donnes, en prime du deuil, la culpabilité de n'avoir pas assez cru. La réponse à María est plus bas : elle s'appelle Gethsémané.

Le contre-modèle — R. C. Sproul, Surprised by Suffering

« Suffering is a vocation, a calling from God. » — et son socle : « God ordains everything according to His purposes. »

Sproul est un théologien réformé sérieux, et son livre est un classique. Mais sa racine contredit la nôtre. Si la souffrance est un appel de Dieu, alors Dieu en est l'auteur. C'est très exactement le modèle transcendant-volontariste que Peckham démonte : on ne peut pas cueillir ses fruits sans planter sa racine.

Et il y a plus grave pour nous. Sproul enseigne l'état intermédiaire : « The Bible does not teach two states of human life, but three… we continue to exist, alive, as disembodied spirits. » L'âme survivrait, consciente, entre la mort et la résurrection. Il attaque même nommément le soul sleepc'est notre doctrine qu'il vise (Ec 9.5-6 ; Ps 146.4 ; 1 Th 4.13-17).

Pourquoi le connaître quand même ? Parce que les familles que tu accompagnes te serviront ses phrases — « Dieu avait un dessein », « elle est avec le Seigneur maintenant ». Elles viennent de là. Tu dois savoir d'où elles sortent, et quoi répondre.

Ce qu'on lui accorde : il ne minimise jamais la douleur, il prend Job au sérieux, et il refuse la consolation bon marché. Sur ces trois points, il est meilleur que beaucoup de nos consolateurs pressés.

La prière — fait-elle une différence ?

C'est la question que la famille te posera. Peckham lui a consacré un livre entier : Why We Pray (2024).

1. Oui — mais pas comme on le croit

L'intercession ne fait pas vouloir à Dieu le bien : il le veut déjà. Ce qu'elle fait, c'est ouvrir des avenues pour que Dieu puisse justement accomplir le bien qu'il voulait déjà accomplir. Dieu cherche quelqu'un qui se tienne à la brèche (Éz 22.30). « Il te fera grâce au son de ton cri ; dès qu'il l'entendra, il te répondra » (És 30.19).

Autrement dit : la prière n'est ni un distributeur, ni une simple thérapie. C'est un acte réel dans un conflit réel.

2. Gethsémané — la réponse à María, et à toutes les familles

« La requête non exaucée du Christ lui-même à Gethsémané démontre qu'une grande foi ne garantit pas qu'une demande sera accordée ici et maintenant. Les requêtes non exaucées n'indiquent donc pas nécessairement que ceux qui priaient manquaient de foi. » — J. C. Peckham, Why We Pray

Le Christ a prié. Sa foi était parfaite. La coupe n'est pas passée. Voilà ce que tu poses sur la table quand une famille se demande si elle n'a pas assez cru. Personne n'a jamais eu plus de foi que Lui.

3. Le retard n'est pas un refus

En Daniel 10, la prière est entendue dès le premier jour — et la réponse met vingt et un jours à venir, retenue par une opposition (le prince de Perse). Dans un conflit réel, un délai n'est pas un silence, et un silence n'est pas un non.

4. La lamentation n'est pas un péché

Sur la croix, Jésus crie : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » Peckham en tire la règle : le Christ démontre que se lamenter n'est pas un péché.

Donc : quand l'endeuillé se plaint à Dieu, l'accuse, lui crie sa colère — ne le corrige pas. Ne le rattrape pas. Ne le fais pas taire. Il est en train de faire ce que le Fils a fait. Ta prière peut, elle aussi, porter sa plainte devant Dieu au lieu de la couvrir de formules.

Le piège — et il est mortel entre les mains d'un pasteur.
Peckham énumère des obstacles qui peuvent entraver une prière : péché non repenti, manque de foi, motivations égoïstes, abandon en cours de route. Ce n'est pas une grille de diagnostic à poser sur une famille en deuil. Peckham dit lui-même qu'on peut prier en juste relation avec Dieu, avec une foi humble et profonde, et ne pas être exaucé. Et le Christ n'a pas été exaucé.

Cette liste sert à t'examiner toi-même. Jamais à accuser un endeuillé. Le jour où tu t'en sers contre lui, tu es redevenu l'ami de Job.
Servir — ce qui console vraiment
« Quand nous souffrons, ce dont nous avons le plus besoin n'est pas que quelqu'un nous explique le pourquoi, mais qu'il nous accompagne de sa présence et nous exprime sa sympathie. » — R. Badenas

La loi du partage. Badenas est catégorique : les peines partagées s'allègent ; celles qu'on ne parvient à partager avec personne, d'ordinaire, s'aggravent. Ce n'est pas une image — c'est une observation clinique.

Ce que fait une communauté accueillante. Le sentiment « d'être de trop », de ne compter pour personne, est bien moins fréquent chez les malades qui appartiennent à une communauté vivante. Visites, appels, messages, prières solidaires : ce ne sont pas des politesses, c'est ce qui empêche de perdre l'espérance.

Et le retournement. Rien n'allège autant nos propres peines que de nous tourner vers celles des autres. Le consolateur est aussi celui qu'on guérit.

Ne dis jamais

Comment choisir un livre sur la souffrance

Un livre n'entre pas dans un ministère sur la foi de son titre ni de la réputation de son auteur. Quatre questions, dans cet ordre. Une seule réponse fausse suffit à l'écarter — ou à ne le garder qu'avec des pincettes.

  1. Où place-t-il les morts ? Dorment-ils jusqu'à la résurrection, ou sont-ils déjà conscients quelque part ? (Ec 9.5 ; 1 Th 4.13-17)
  2. Qui fait-il l'auteur de la souffrance ? Dieu la décrète-t-il, ou y entre-t-il ?
  3. L'homme peut-il refuser ? Un auteur qui nie la liberté réelle finira toujours par rendre Dieu responsable du mal.
  4. Ce qu'on lui emprunte tient-il debout si l'on retire sa racine ? Si non, on ne l'emprunte pas : on le cite comme contre-modèle, ou on le laisse.

R. C. Sproul (Surprised by Suffering) enseigne l'état intermédiaire et fait de la souffrance une vocation décrétée par Dieu. Il figure dans ce dossier comme contre-modèle, et à ce titre seulement. Badenas et Peckham fondent ce que tu diras. Kübler-Ross ne relève pas de ce filtre : c'est une observation clinique, utile à sa place (les mourants), avec ses réserves.

Suggestion