Avant d'accompagner un deuil, il faut savoir ce qu'on croit de la douleur. Sinon, on récite des explications qui consolent celui qui parle — et qui écrasent celui qui souffre.
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Roberto Badenas, théologien adventiste, ouvre Face à la douleur par un constat que tout pasteur devrait avoir sous les yeux : la souffrance est un ennemi omniprésent. « Depuis Adam jusqu'au dernier nouveau-né, et depuis Job et Jésus jusqu'au soldat le plus inconnu de la guerre la plus oubliée, nous portons tous l'ombre de la douleur collée à la nôtre. » Nul n'est à l'abri, si bien qu'il programme sa vie.
Regarde bien cette liste. Pas une seule de ces causes n'est un projet de Dieu. Elles décrivent un monde brisé, une liberté réelle, une chair mortelle. C'est là toute la différence entre Dieu a voulu cela et Dieu est entré là-dedans.
« La douleur peut être inévitable, mais notre sentiment de misère est, dans une certaine mesure, optionnel. » — R. Badenas, Frente al dolor
C'est la phrase la plus importante que tu aies à tenir. Il faut pouvoir la défendre. John C. Peckham, professeur de théologie et de philosophie chrétienne à Andrews University, lui donne son fondement dans The Love of God: A Canonical Model.
Peckham l'appelle le modèle transcendant-volontariste — héritier de Luther et de Calvin. Sa signature : la volonté de Dieu est « unilatéralement déterminante, irrésistible et pleinement efficace ». Tout ce qui arrive arrive parce que Dieu l'a décrété. Dans ce système, Dieu est l'auteur du cancer de ton enfant. On peut l'habiller de mots pieux ; la conclusion ne bouge pas.
1. Dieu est affecté. En Genèse 6.6-7, Dieu est « profondément affligé dans son cœur » à cause du mal des hommes. Peckham établit que les émotions négatives de Dieu sont toujours une réponse au mal — jamais son origine. On ne s'afflige pas de ce qu'on a décrété. Dieu n'est ni impassible ni indifférent.
2. Son amour précède, mais n'écrase pas. Peckham parle d'un amour pré-conditionnel (foreconditional) : Dieu aime le premier, avant tout mérite, et c'est son amour qui rend notre réponse possible (Jr 31.3 ; 1 Jn 4.19). Mais cet amour est réciproque : il peut être reçu — ou refusé. La liberté humaine est réelle. Et une liberté réelle est précisément ce qui permet au mal d'exister sans que Dieu en soit l'auteur.
« God wills and works to save every human. God does not desire that any perish. » — J. C. Peckham (Jn 3.16 ; 12.32 ; 1 Jn 2.2)
Voilà ta réponse au chevet, quand quelqu'un demande : « Pourquoi Dieu a-t-il permis ça ? » Non pas une théorie — mais l'assurance que Dieu ne l'a pas voulu, et qu'Il en est affligé avant même que tu n'y sois arrivé.
Peckham consacre un second livre à cette seule question : Theodicy of Love (2018). Ce qui suit est ce qu'un pasteur peut en tirer au chevet. C'est peu. Et c'est énorme.
Le mal se déroule dans un conflit cosmique : une accusation portée contre le caractère de Dieu, qui « ne peut pas être tranchée par la seule puissance ». Écraser l'accusateur ne prouverait rien — sinon que Dieu est le plus fort. Or ce n'est pas la question posée.
Peckham montre que Dieu agit à l'intérieur de règles d'engagement de nature d'alliance — un accord bilatéral, négocié, et « loin d'être idéal », que Dieu ne peut pas modifier unilatéralement. Parce que Dieu ne ment pas (Tt 1.2) et ne rompt pas ses promesses (Hé 6.18), ce qu'il a promis le lie.
Conséquence, et lis-la deux fois : sa puissance n'est pas diminuée — sa liberté d'action l'est. « Il peut y avoir des choses que Dieu ne peut moralement pas faire, alors même qu'il voudrait les faire. »
« Nous n'avons pas à affirmer qu'il y a quelque chose de bon dans chaque mal que Dieu n'empêche pas. Il se peut que Dieu désire ardemment empêcher ce mal, et qu'il ne le puisse moralement pas, étant donné les règles d'engagement. » — J. C. Peckham, Theodicy of Love
Tu n'as jamais à dire « il y a un bien caché là-dedans ». Un théologien adventiste te dit que ce n'est pas requis. Et il ajoute : « nous ne sommes pas dans le secret des règles d'engagement » — donc nous ne sommes pas en position de savoir, dans ce cas précis, pourquoi Dieu n'est pas intervenu.
Ce que tu peux dire, et qui est vrai : Dieu n'a pas voulu cela. Il se peut qu'il ait ardemment désiré l'empêcher. Et il ne s'y est pas résigné : il vient détruire la mort.
Dans Job, c'est le satan, pas Dieu, qui frappe (Jb 1.12 ; 2.7). Et le livre falsifie la théologie de la rétribution — celle des amis. Peckham insiste : les amis de Job étaient « si sûrs d'eux, et pourtant dans l'erreur ». À la fin, c'est eux que Dieu reprend, pas Job.
« Pourquoi parles-tu tant, quand tu sais si peu ? » — Job 38.2
Fais-en ta règle de visite. Le consolateur qui explique n'est pas neutre : il rejoue le rôle des amis de Job.
C'est le titre du chapitre 5 de Peckham, et c'est ta prédication au cimetière. La croix a vaincu le mal ; la résurrection le détruira. Entre les deux, il y a le trou que tu es en train de regarder. Ne prétends pas qu'il n'existe pas. Dis qu'il ne durera pas (1 Co 15.26).
Elle vole les mots. « La douleur ne nous enferme pas seulement dans un sentiment d'impuissance : elle nous laisse souvent sans paroles. Et ce silence ajoute à notre affliction le poids de la solitude. » Celui qui se tait ne refuse pas de parler — il n'a plus de langue.
Le mythe du droit au bonheur. Notre société a persuadé chacun qu'il devrait être heureux. Conséquence : celui qui souffre se croit anormal, ou fautif. À la douleur s'ajoute la honte de l'éprouver.
Et souviens-toi : ne pas souffrir ne signifie pas être heureux. Badenas le note avec une lucidité rare — on peut éviter beaucoup d'afflictions et se sentir tout de même misérable.
C'est le chapitre le plus utile de Badenas pour un pasteur — et le plus sévère.
« Notre mentalité magique se refuse à accepter le hasard. » — R. Badenas
Après une catastrophe, on raconte ceux qui auraient dû être là et qui n'y étaient pas : « Dieu les a protégés. » Mais on oublie ceux qui n'auraient pas dû être là et qui y étaient — une panne de voiture, un rendez-vous médical. Pourquoi, dans le même accident, les uns meurent, d'autres sont blessés, d'autres sortent indemnes ? Presque toujours, nous n'en savons rien. Alors nous inventons : « ce n'était pas son heure », « c'était son destin », « cela devait lui arriver ».
Ces phrases ne consolent pas. Elles rassurent celui qui les prononce — parce qu'il ne supporte pas le vide de l'explication. Et elles écrasent celui qui souffre, à qui l'on vient d'annoncer que sa perte était voulue.
La leçon : promettre la guérison contre la foi, c'est préparer l'effondrement. Ne fais jamais dépendre un miracle de la quantité de foi d'une famille — tu leur donnes, en prime du deuil, la culpabilité de n'avoir pas assez cru. La réponse à María est plus bas : elle s'appelle Gethsémané.
« Suffering is a vocation, a calling from God. » — et son socle : « God ordains everything according to His purposes. »
Sproul est un théologien réformé sérieux, et son livre est un classique. Mais sa racine contredit la nôtre. Si la souffrance est un appel de Dieu, alors Dieu en est l'auteur. C'est très exactement le modèle transcendant-volontariste que Peckham démonte : on ne peut pas cueillir ses fruits sans planter sa racine.
Et il y a plus grave pour nous. Sproul enseigne l'état intermédiaire : « The Bible does not teach two states of human life, but three… we continue to exist, alive, as disembodied spirits. » L'âme survivrait, consciente, entre la mort et la résurrection. Il attaque même nommément le soul sleep — c'est notre doctrine qu'il vise (Ec 9.5-6 ; Ps 146.4 ; 1 Th 4.13-17).
C'est la question que la famille te posera. Peckham lui a consacré un livre entier : Why We Pray (2024).
L'intercession ne fait pas vouloir à Dieu le bien : il le veut déjà. Ce qu'elle fait, c'est ouvrir des avenues pour que Dieu puisse justement accomplir le bien qu'il voulait déjà accomplir. Dieu cherche quelqu'un qui se tienne à la brèche (Éz 22.30). « Il te fera grâce au son de ton cri ; dès qu'il l'entendra, il te répondra » (És 30.19).
Autrement dit : la prière n'est ni un distributeur, ni une simple thérapie. C'est un acte réel dans un conflit réel.
« La requête non exaucée du Christ lui-même à Gethsémané démontre qu'une grande foi ne garantit pas qu'une demande sera accordée ici et maintenant. Les requêtes non exaucées n'indiquent donc pas nécessairement que ceux qui priaient manquaient de foi. » — J. C. Peckham, Why We Pray
Le Christ a prié. Sa foi était parfaite. La coupe n'est pas passée. Voilà ce que tu poses sur la table quand une famille se demande si elle n'a pas assez cru. Personne n'a jamais eu plus de foi que Lui.
En Daniel 10, la prière est entendue dès le premier jour — et la réponse met vingt et un jours à venir, retenue par une opposition (le prince de Perse). Dans un conflit réel, un délai n'est pas un silence, et un silence n'est pas un non.
Sur la croix, Jésus crie : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » Peckham en tire la règle : le Christ démontre que se lamenter n'est pas un péché.
Donc : quand l'endeuillé se plaint à Dieu, l'accuse, lui crie sa colère — ne le corrige pas. Ne le rattrape pas. Ne le fais pas taire. Il est en train de faire ce que le Fils a fait. Ta prière peut, elle aussi, porter sa plainte devant Dieu au lieu de la couvrir de formules.
« Quand nous souffrons, ce dont nous avons le plus besoin n'est pas que quelqu'un nous explique le pourquoi, mais qu'il nous accompagne de sa présence et nous exprime sa sympathie. » — R. Badenas
La loi du partage. Badenas est catégorique : les peines partagées s'allègent ; celles qu'on ne parvient à partager avec personne, d'ordinaire, s'aggravent. Ce n'est pas une image — c'est une observation clinique.
Ce que fait une communauté accueillante. Le sentiment « d'être de trop », de ne compter pour personne, est bien moins fréquent chez les malades qui appartiennent à une communauté vivante. Visites, appels, messages, prières solidaires : ce ne sont pas des politesses, c'est ce qui empêche de perdre l'espérance.
Et le retournement. Rien n'allège autant nos propres peines que de nous tourner vers celles des autres. Le consolateur est aussi celui qu'on guérit.
Un livre n'entre pas dans un ministère sur la foi de son titre ni de la réputation de son auteur. Quatre questions, dans cet ordre. Une seule réponse fausse suffit à l'écarter — ou à ne le garder qu'avec des pincettes.
R. C. Sproul (Surprised by Suffering) enseigne l'état intermédiaire et fait de la souffrance une vocation décrétée par Dieu. Il figure dans ce dossier comme contre-modèle, et à ce titre seulement. Badenas et Peckham fondent ce que tu diras. Kübler-Ross ne relève pas de ce filtre : c'est une observation clinique, utile à sa place (les mourants), avec ses réserves.